Un projet de loi inédit dans le monde a été proposé en Nouvelle-Zélande : la reconnaissance des baleines comme entités juridiques. Le Tohorā Oranga Bill, comme il est nommé localement, permettrait aux cétacés de voir leurs intérêts défendus légalement. Une loi d’autant plus forte au regard de la puissante symbolique que portent ces animaux dans la tradition māorie et plus globalement, de sa promesse d’une transformation radicale de notre rapport au vivant.
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Une nouvelle manière de protéger l’environnement
Depuis une vingtaine d’années, une idée progresse à l’échelle internationale : accorder des droits à la Nature. En 2008, l’Équateur a été le premier pays à inscrire dans sa Constitution (article 71) que la nature, ou « Pachamama », possède des droits propres et peut ainsi être défendue juridiquement lorsque ceux-ci sont bafoués. Deux ans plus tard, la Bolivie a poursuivi cette voie en votant la « loi de la Terre Mère », conférant des droits aux écosystèmes, notamment le droit à la régénération et à l’équilibre écologique.
La Nouvelle-Zélande s’est depuis imposée comme l’un des laboratoires les plus avancés de cette révolution juridique. En 2014, le traité Te Urewera a accordé la personnalité juridique à la région éponyme, une forêt de l’île du Nord de la Nouvelle-Zélande, considérée comme le berceau historique de l’iwi (tribu) Tūhoe. Trois ans après, le fleuve Whanganui, considéré comme une entité vivante par les Māoris, a obtenu la personnalité juridique.

Mais dans les années 2020, cet élan juridique de la défense environnementale prend un tournant nouveau : après les écosystèmes, ce sont les animaux qui sont en passe d’obtenir le statut de « sujets de droit ». Ainsi, en pays pionnier une nouvelle fois, l’Équateur a étendu en 2022 la protection constitutionnelle des droits de la Nature à l’ensemble des animaux sauvages.
Cette évolution s’inscrit dans une dynamique politique plus large, en particulier dans la région du Pacifique. Le 28 mars 2024, les dirigeants autochtones d’Aotearoa (Nouvelle-Zélande), des îles Cook, de Tahiti, des Tonga, d’Hawaï et de Rapa Nui ont signé une déclaration commune historique : He Whakaputanga Moana, la Déclaration pour l’océan des peuples autochtones du Pacifique.
Celle-ci, bien que non contraignante, appelle à reconnaître la personnalité juridique des baleines, pour faire face aux menaces que représentent au quotidien la pêche commerciale, la pollution ou encore le changement climatique.
Dans un communiqué daté du même jour, le roi des Māoris de Nouvelle-Zélande, Kiingi Tuheitia Pootatau te Wherowhero VII, soutient cette idée, affirmant que « Le chant de nos ancêtres s’est affaibli et leur habitat est menacé, c’est la raison pour laquelle nous devons agir maintenant ».
Il a ainsi proposé de leur accorder le statut de « sujet de droit » afin de garantir leur droit à vivre dans un environnement sain et ainsi permettre une restauration de leurs effectifs.
Vers la reconnaissance de la personnalité juridique des baleines en Nouvelle-Zélande
Un an plus tard, le député Teanau Tuiono, issu du Parti vert néo-zélandais, a présenté un projet de loi prévoyant de reconnaître la personnalité juridique aux baleines, le Tohorā Oranga Bill.
Celui-ci vise à leur garantir des droits fondamentaux tels que la liberté de circulation et de migration, la protection des comportements naturels, la protection des structures sociales et culturelles, le droit à un environnement sain et le droit à la restauration, la régénération des habitats et des écosystèmes.

Reconnaître les baleines comme des « personnes juridiques » transformerait en profondeur leur protection. Aujourd’hui, pour défendre une espèce, il faut justifier d’un « intérêt à agir » pour la défendre, comme être une association spécialisée sur le sujet depuis des années. Avec un tel statut, n’importe qui pourrait engager une procédure juridique.
De plus, si la personne ou l’entreprise ayant enfreint leurs droits est condamnée à payer une amende, elle leur devra obligatoirement et de manière directe réparation. Sans ce statut, l’argent du coupable sert simplement à alimenter le Trésor du pays qui le condamne ou bien à payer des crédits d’impôts aux entreprises. Il ne permet pas de réparer les dégâts ayant valu cette condamnation ou d’œuvrer à une meilleure protection des cétacés.
La baleine : un symbole puissant de la tradition māorie
Si les baleines sont les premiers animaux à être au cœur d’une loi aussi importante, ce n’est pas un hasard.

Dans les cosmologies māories et plus largement polynésiennes, les baleines portent en elles le mana, te mana o te tohorā. Le mana renvoie à l’idée d’une puissance, une énergie spirituelle qui habite aussi bien les êtres vivants – les humains, les animaux, les plantes – que les non-humains – les objets, les pierres. Ainsi, pour ces populations, ce mana relie chaque élément du monde à un ensemble interconnecté, et surtout, indivisible.
D’autre part, les cétacés ont, parmi toutes les espèces, une symbolique particulièrement puissante en Polynésie. « Les Tohorā sont des ancêtres sacrés pour de nombreuses communautés de Te Moana Nui a Kiwa » (« Te Moana Nui a Kiwa », soit « le grand océan de Kiwa », est une expression polynésienne désignant l’océan Pacifique).
Elles symbolisent la sagesse ancestrale, faisant résonner de leurs chants puissance et protection et perçues, selon certains, comme des ancêtres pouvant protéger les familles ou encore les navigateurs. Nageant des profondeurs des océans jusqu’à la surface, elles forment un pont entre les mondes, humains et défunts, visibles et invisibles.
D’ailleurs, cette idée est au cœur d’un célèbre mythe māori : Paikea, le chevaucheur de baleine. Issu de Hawaiki – île légendaire des Māoris – ce fils d’un grand chef aurait été sauvé par une baleine alors qu’il faisait naufrage en mer. Celle-ci l’aurait conduit jusqu’à Aotearoa (le terme māori pour désigner la Nouvelle-Zélande) devenant ainsi l’ancêtre d’une lignée de Māoris. Une légende qui a d’ailleurs inspiré le roman mondialement reconnu du Néo-zélandais Witi Ihimaera, « La baleine tatouée », lui-même adapté au cinéma en 2002 avec le film « Paï : l’élue d’un peuple nouveau ».
Ainsi, en tant que symbole de l’héritage culturel māori, il est du devoir des peuples autochtones de protéger les cétacés, comme revendiqué par le député Teanau Tuiono : « Les peuples autochtones sont les anciens kaitiaki (gardiens) de notre moana (océan). En suivant leur exemple, nous pouvons protéger nos précieuses espèces et les lieux qu’elles considèrent comme leur foyer. »
Un changement de paradigme sans précédent
Au-delà d’offrir une protection plus efficace aux baleines, le Tohorā Oranga Bill marque indéniablement une volonté de rupture avec l’anthropocentrisme profondément ancré dans le droit occidental, lequel distingue historiquement, les humains – titulaires de droits, et les choses – objet de droit.

Une séparation qui a entraîné les Occidentaux à hiérarchiser le Vivant, en plaçant l’Homme à son sommet et en l’érigeant comme « maître et possesseur » pouvant détruire tous les autres êtres de la Terre.
Ce projet de loi renverse ainsi l’ordre établi, admettant que les espèces ont une valeur intrinsèque, indépendamment de celle que les Hommes occidentaux veulent bien leur attribuer.
– Pauline Lunay
Photo de couverture : Plan en contre-plongée d’une baleine à bosse dans l’océan par Diego Concepción via pexels


